Radio Libertaire, indezine, Entretien avec Patrick Pleutin
Les abysses en polychromie
Du haut de son rocher, la Petite Sirène bénéficie d’une notoriété qui n’a rien à envier aux stars d’aujourd’hui. Elle a été maintes fois représentée, sculptée, portraiturée et a fait l’objet de nombreuses adaptations. Vous êtes‑vous laissé traverser par ces multiples représentations avant d’esquisser vous‑même les traits de ce personnage mythique ?
Patrick Pleutin : J’ai d’abord exploré les archives sur le thème de la sirène en remontant jusqu’à l’Antiquité. La production iconographique est extrêmement riche : œuvres d’art mais aussi art populaire, bande‑dessinée, cinéma, enseignes de rue, étiquettes publicitaires. L’objectif était d’essayer de dénicher des brèches créatives pour mes images‑performances. L’écoute et l’analyse de la partition confrontées à la relecture originale du conte d’Andersen ont nourri cette recherche. Cette œuvre augmentée composée de couleurs et de mots propose une appropriation contemporaine du conte et offre aussi la possibilité aux auditeurs d’entendre la voix du compositeur à travers sa musique.
En tant qu’artiste‑plasticien, vous réalisez régulièrement des performances en milieu naturel. Comment abordez‑vous la représentation picturale de l’eau et des fonds marins qui sont omniprésents dans La Petite Sirène ? Cet élément changeant par nature se dérobe au regard…
P.P. : Sur scène, je travaillerai sur une grande plaque de verre et de céramique pour concevoir ces images‑poissons vivantes et frétillantes en accord avec la musique et la voix de la récitante. Le plan de travail sera humidifié en permanence. Ces gestes‑images dialogueront, se métamorphoseront et fusionneront grâce à l’interaction de l’eau et des pigments. Pour cette performance ambidextre, mes outils seront les pinceaux, calames, spatules et raclettes en caoutchouc. J’utiliserai aussi le papier absorbant, les éponges, les produits à vitre et à vaisselle pour nettoyer la plaque en céramique blanche entre les séquences.
Comment vous préparez‑vous à cette performance scénique qui se déroule en direct et en public ?
P.P. : Avec Jakuta Alikavazovic et Marc‑Olivier de Natte nous avons créé un livret opératique et dramaturgique et une partition graphique qui s'articulent finement avec la musique. Tel un 121e musicien, je jouerai cette partition plastiquement sur mon orgue à couleur. Je vais peindre des images abstraites en réponse à cette version moins narrative du texte dans laquelle l'écrivaine Jakuta interroge la forme du conte, les éléments dont on se souvient et ceux que l'on oublie. En contrepoint, des images‑clés évoqueront la musique de Zemlinsky qui joue sur les symboles, brosse les tréfonds de l’océan et le naufrage du bateau du prince et dépeint les peines d’un amour impossible. Comme la Petite Sirène qui, après avoir troqué sa voix contre des jambes auprès de la sorcière des océans, est abandonnée par le prince qui en épouse une autre, Zemlinsky a été rejeté par Alma Schindler, qui lui a préféré Gustav Mahler.
Est‑ce que vous privilégiez certains dispositifs en fonction du public auquel vous vous adressez et de la salle où se déroule la performance ?
P.P. : C’est la première fois que ce concert performé est programmé en soirée dans le grand auditorium de la maison de la Radio. C’est donc essentiellement un public adulte qui va vivre cette expérience que l’on pourrait qualifier de dessin animé sans pellicule. Les gestes picturaux seront filmés simultanément par 2 caméras HD et projetés par 2 vidéoprojecteurs superposés sur une grande toile en gaze verticale située au‑dessus des musiciens. La transparence du tulle et le mapping des peintures courant de l’orgue à la voûte suggérera la profondeur des océans, à la façon d’un immense aquarium vertical. Le jeu des lumières dans différentes gammes de bleu complétera le dispositif. Cette peinture virtuelle spatialisée de plus de 20 mètres de haut s’affranchit du cadre du ciné‑concert classique. Des formes ondulatoires, abstraites, illustratives, colorées, vibrantes, troublantes et piquantes apparaîtront, s’animeront et disparaîtront comme autant d’images furtives offrant au public une puissante expérience sensorielle et immersive.
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